Peut-on parler de deuil professionnel chez les vétérinaires et les ASV ?
Le terme de deuil ne me paraît pas tout à fait approprié. Le deuil est un processus de cicatrisation qui fait suite à la perte d’un être cher. En tant que professionnel, on n’aime généralement pas profondément l’animal que l’on euthanasie, même si l’on peut être attaché à lui parce qu’on le suit depuis longtemps ou parce qu’on connaît bien sa famille. Il peut bien sûr y avoir un véritable deuil lorsque le professionnel aime personnellement l’animal. Dans la majorité des situations, je parlerais plutôt de charge émotionnelle ou des répercussions émotionnelles de l’euthanasie.
Pourquoi préférez-vous parler d’ « accompagnement de l’euthanasie » plutôt que d’ « acte d’euthanasie » ?
L’acte d’euthanasie désigne uniquement le geste technique : administrer un anesthésiant, puis une molécule létale. Mais une euthanasie, c’est bien plus que cela. Il faut considérer la manière dont la décision a été prise, puis la posture du professionnel vis-à-vis de l’animal, de la famille et de lui-même. L’accompagnement ne s’arrête pas au moment où l’animal décède.
Il commence avant la mort et se poursuit après. L’euthanasie se déroule au sein d’une consultation dédiée, marquée par une très forte charge émotionnelle. Il faut y être préparé pour que ce moment se passe le mieux possible pour l’animal, pour sa famille, mais aussi pour les professionnels.
Comment distinguer une émotion normale d’une souffrance nécessitant une attention particulière ?
Être touché pendant une euthanasie est tout à fait normal. C’est un moment lourd, pendant lequel on est confronté à la tristesse, au chagrin et parfois à une grande souffrance. Les larmes peuvent monter, la gorge peut se nouer et l’émotion se manifester physiquement. Le professionnel peut encore penser à la situation pendant quelques jours. Il peut même passer une mauvaise nuit parce que certains mots ont été prononcés, parce que la situation a fait écho à une expérience personnelle ou parce qu’il était attaché à l’animal et à sa famille.
L’émotion doit cependant finir par s’estomper. Il faut être attentif lorsque la situation continue à poursuivre le professionnel, qu’elle provoque des ruminations, des cauchemars ou une peur des prochaines euthanasies. Lorsqu’elle prend une place importante dans son quotidien ou dans sa vie personnelle, il devient nécessaire de chercher de l’aide.
Comment préparer au mieux une euthanasie ?
Toute structure vétérinaire devrait disposer d’un cadre à ce sujet. Dès qu’une euthanasie est évoquée, chaque membre de l’équipe devrait savoir ce qu’il doit faire, quelles informations recueillir et quels documents transmettre.
Je conseille fortement de proposer, lorsque cela est possible, une consultation préalable. Ce temps permet d’évaluer la situation avec la famille, de confirmer que l’euthanasie est une décision adaptée et d’aborder la question du moment choisi. Il permet aussi d’expliquer précisément le déroulement de l’euthanasie. Les choix concernant le devenir du corps devraient également être discutés en amont. Le vétérinaire peut demander à la famille ce qu’elle souhaite ou ne souhaite pas, si elle désire organiser un rituel, conserver des souvenirs ou exprimer des besoins particuliers.
Comment répartir les rôles entre le vétérinaire et l’ASV ?
Il n’existe pas de protocole universel. L’organisation dépend de la taille de la structure, du nombre de vétérinaires et du nombre d’ASV. Le fonctionnement d’un cabinet composé d’un vétérinaire et d’un ASV ne peut pas être le même que celui d’un établissement réunissant plusieurs dizaines de professionnels.
L’essentiel est de mener une réflexion collective et de définir un fil conducteur. Chaque personne doit connaître son rôle tout au long de la prise en charge.
L’ASV est souvent la première personne à recevoir la demande, généralement par téléphone. Or, accueillir un propriétaire qui appelle en pleurant pour prendre rendez-vous ne s’improvise pas. Il faut apprendre à écouter, à respecter les silences, à poser les bonnes questions et à éviter les paroles potentiellement blessantes.
Il est notamment utile de savoir qui accompagnera le propriétaire, si des enfants seront présents, si l’animal a besoin d’une prémédication ou si la famille a déjà réfléchi au devenir du corps. En recueillant ces informations, l’équipe réduit la part d’imprévu, qui constitue une source importante de stress.
Le jour du rendez-vous, il faut aussi avoir réfléchi à l’accueil de la famille, à la signature des documents, au paiement, à la gestion du corps et au professionnel chargé de chaque étape. Faire régler une famille en pleurs devant une salle d’attente pleine n’a pas le même impact que prévoir le paiement en amont ou dans un espace préservé.
Le cadre doit être adapté aux moyens de la structure, tout en conservant une certaine souplesse. Chaque animal et chaque famille restent uniques, mais la prise en charge ne doit pas être improvisée.
Le professionnel doit-il se construire une carapace pour se protéger ?
Se construire une carapace au point de perdre le lien constitue un danger. La connexion avec l’animal et avec sa famille ne doit pas disparaître. L’enjeu est de trouver la juste proximité.
Le professionnel doit être suffisamment proche pour faire preuve d’empathie, soutenir la famille et être réellement présent. Mais il ne doit pas être trop proche au point d’être envahi par les émotions de l’autre. Cet équilibre s’apprend, se travaille et s’affine avec l’expérience.
Il suppose aussi un cheminement personnel sur la mort, la souffrance et le sens de l’euthanasie. Le professionnel doit être en accord avec la décision. Lorsqu’il ne l’est pas, il risque de mal vivre la situation.
Le travail réalisé en amont avec la famille permet de s’assurer que la décision est comprise et acceptée, même si elle reste extrêmement douloureuse. Cette préparation retire une partie de la charge émotionnelle inutile.
Il est également important d’accepter que la mort n’est pas un échec. La médecine peut la repousser, mais elle ne pourra jamais l’empêcher. À un certain moment, le rôle du professionnel n’est plus de lutter contre la mort, mais de l’accompagner.
Quels outils peuvent aider les professionnels dans cette posture ?
Ce qui aide avant tout, c'est la préparation. Savoir ce qui va se passer, connaître le contexte de la famille, anticiper les étapes de l’euthanasie et les réactions possibles permet d’être plus disponible émotionnellement le moment venu.
Il existe ensuite des outils de communication empathique :
L'écoute active, par exemple, permet d’entrer dans le monde de l'autre pour le comprendre sans le juger, de nommer et accueillir les émotions que l'on ressent.
Savoir repérer ce que la situation provoque en soi permet de mettre une limite entre ce qui appartient à la famille et ce qui nous appartient, ne pas rester seul avec les situations qui nous touchent.
Et enfin, il y a un véritable travail personnel à mener autour de la mort, de l’impuissance et de nos propres limites de soignant pour être au clair et pouvoir accompagner sans le besoin de se couper émotionnellement. La communication non violente est une approche qui peut aider à cela.
Les silences sont également précieux. Nous avons souvent envie de les combler parce qu’ils nous mettent mal à l’aise. Nous utilisons alors des phrases toutes faites qui peuvent être inutiles ou blessantes. Pourtant, un silence n’est jamais vide : il permet à la personne de réfléchir, de ressentir et de formuler ce qu’elle traverse.
Il faut aussi apprendre à reconnaître les formulations à éviter. Par exemple, dire « ne culpabilisez pas, vous avez fait tout ce qu’il fallait » peut, si la phrase est prononcée le jour J, renforcer la place de la culpabilité. Dans un moment d’émotion intense, la personne ne cherche pas immédiatement une solution. Elle a d’abord besoin de déposer ce qu’elle ressent et d’être écoutée.
L’expérience conduit-elle nécessairement à banaliser les euthanasies ?
Plus on accompagne des euthanasies de manière consciente et en cherchant à améliorer ses pratiques, plus on devient compétent. Cela ne signifie pas que l’on devient indifférent.
La banalisation doit au contraire être considérée comme un signal d’alerte. Lorsqu’un professionnel ne ressent plus rien, il peut être épuisé et ne plus disposer de ressources suffisantes.
Devenir plus compétent signifie être davantage présent auprès de la famille et de l’animal, tout en étant moins envahi par les émotions. Le professionnel gagne en stabilité et peut devenir un véritable point d’appui pour la famille. Être stable ne signifie pas ne plus être touché.
Faut-il prévoir un sas après chaque euthanasie ?
Ce n’est pas nécessaire après chaque euthanasie. Lorsqu’elle a été préparée, qu’elle se déroule dans de bonnes conditions et que le professionnel est en accord avec la décision, il peut ne pas ressentir le besoin de s’isoler.
En revanche, lorsqu’une euthanasie se passe mal ou se révèle particulièrement éprouvante, il est important de pouvoir disposer d’un sas. Il peut s’agir de quelques minutes dans un espace sécurisé pour souffler, respirer, boire un verre d’eau et se recentrer.
Passer immédiatement d’une euthanasie à la vaccination d’un chiot, dans un contexte où tout le monde est heureux, demande un effort émotionnel considérable. Répéter constamment ce basculement peut devenir épuisant.
Quelques minutes de pause peuvent suffire. Le professionnel doit également pouvoir dire à un collègue que la situation a été difficile et demander à en reparler plus tard. L’essentiel est de ne pas rester seul avec ce qui vient de se passer.
Les rituels destinés aux familles sont-ils également utiles aux professionnels ?
Oui. Une carte de condoléances ou un autre geste symbolique peut apporter du réconfort à la famille, mais aussi au professionnel. Les personnes qui choisissent ces métiers souhaitent généralement aider les autres. Constater qu’un geste a apporté un peu de soutien peut donc leur faire du bien.
Le rituel permet également de clôturer l’accompagnement. Il peut marquer la fin de ce qui vient de se passer et avoir du sens pour certains membres de l’équipe, même si tous ne ressentent pas ce besoin de la même manière.
Comment mieux préparer les étudiants, les apprentis ASV et les jeunes vétérinaires ?
L’accompagnement de l’euthanasie et, plus largement, le rapport à la mort devraient être intégrés aux formations initiales. Tous les soignants vétérinaires seront confrontés à la mort de leurs patients. Pourtant, ils peuvent étudier en détail des maladies qu’ils rencontreront rarement sans être préparés à une situation qu’ils vivront régulièrement.
La formation devrait aborder la mort sous différents angles, mais aussi la souffrance, l’évaluation de la douleur, les soins palliatifs et l’accompagnement de la fin de vie. Les futurs professionnels devraient savoir comment se manifeste la mort naturelle et ce que traverse un animal lorsqu’il meurt. Comprendre ce processus permet également de mieux saisir le sens de l’euthanasie lorsqu’elle vise à éviter des souffrances.
Il faudrait aussi leur apprendre à accueillir la détresse des familles et leurs propres émotions. Aujourd’hui, ces compétences s’acquièrent principalement sur le terrain.
À quel moment l’euthanasie peut-elle être proposée ?
Il n’existe pas de consensus précis applicable à toutes les situations. La décision reste nécessairement individuelle. Ce que les familles souhaitent éviter, c'est que leur animal souffre. Ainsi, l’euthanasie peut être évoquée dès lors qu’une maladie incurable évolutive risque de conduire à une dégradation importante de la qualité de vie.
En parler ne signifie pas décider qu’elle doit avoir lieu immédiatement : cela permet au contraire d’anticiper, de définir avec la famille les signes qui devront alerter et d’éviter, lorsque cela est possible, d’attendre une situation de souffrance majeure ou une crise. Anticiper ce point de bascule où la souffrance devient insupportable permet de prendre la décision avant que l’animal ne soit confronté à une dégradation que l’on cherchait justement à lui éviter.
Quel message adresser à un vétérinaire ou à un ASV encore bouleversé par une euthanasie ?
Être bouleversé signifie que l’on est humain. C’est plutôt une bonne nouvelle. Le jour où les euthanasies sont totalement banalisées et ne provoquent plus aucune émotion, là il y a un danger...
Il faut ensuite chercher à comprendre ce qui a été bouleversant. Était-ce la décision, le déroulement de l’euthanasie, une parole de la famille, l’histoire de l’animal ou un écho avec une expérience personnelle ? Être affecté ne signifie pas nécessairement que quelque chose a été mal fait. La tristesse de la famille peut suffire à toucher profondément un professionnel. Mais il est utile de pouvoir identifier ce qui s’est joué et de le déposer auprès de quelqu’un.
Cette réflexion peut parfois conduire à modifier certaines pratiques et améliorer les accompagnements suivants. Les débriefings d’équipe peuvent être utiles, à condition que les professionnels se sentent réellement en sécurité pour parler. Tous les collectifs et tous les responsables ne permettent pas encore cette liberté de parole. Il est néanmoins important de créer des temps où les euthanasies difficiles peuvent être évoquées, sans jugement ni recherche de faute.
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