Entre tension extrême sur le marché de l’emploi vétérinaire, réforme du cursus, ouverture d’écoles privées (encore débattue avant même d’avoir produit ses effets) et arrivée progressive des premiers vétérinaires nés après 1995, c’est tout un modèle professionnel qui vacille… et s’interroge sur son avenir.
Génération Z : un enthousiasme qui dérange
Du côté des vétérinaires employeurs, le sentiment est souvent ambivalent. Le besoin de recruter est vital, mais l’arrivée de la génération Z s’accompagne d’une incompréhension parfois profonde.
Dans le prolongement de la génération Y, déjà largement critiquée, les jeunes vétérinaires héritent d’une réputation peu flatteuse : manque d’investissement, faible tolérance aux contraintes horaires, rejet des gardes, préférence marquée pour le salariat, désaffection pour la continuité des soins.
On leur reproche aussi une appétence pour les diplômes complémentaires, un rapport jugé exigeant au salaire, et une propension à quitter la pratique clinique pour d’autres secteurs.
Le portrait est sévère, parfois caricatural. Et surtout, il pose question.
Des paradoxes impossibles à ignorer
Comment concilier ces reproches avec la réalité du parcours vétérinaire ? Comment des étudiants ayant franchi l’un des concours les plus sélectifs et polyvalents du système français, au prix de plusieurs années de sacrifices, pourraient-ils être devenus allergiques à l’effort ?
Comment ceux qui ont passé des milliers d’heures à absorber des connaissances scientifiques, à faire fonctionner les cliniques universitaires et à se confronter au réel auraient-ils perdu toute capacité d’engagement ?
Autre paradoxe : alors que l’entrepreneuriat est glorifié, que l’on célèbre la start-up nation et l’initiative individuelle, pourquoi tant de jeunes vétérinaires aspirent-ils à la sécurité du salariat ?
Et comment expliquer que ce métier, souvent présenté comme « le plus beau du monde », puisse sembler vidé de sens aux yeux de ceux-là mêmes qui l’exercent ?
Admettre ces contradictions oblige à dépasser les jugements rapides. Attribuer la situation à une simple inadaptation de la jeunesse serait non seulement commode, mais profondément réducteur.
Comprendre plutôt que condamner
Nous sommes, plus que nous ne l’imaginons, les produits de notre époque. Chaque génération se construit dans un contexte économique, social et politique qui façonne sa lecture du monde. La génération Z n’échappe pas à cette règle.
Née dans un univers numérique, elle ne perçoit pas Internet comme une révolution, mais comme un environnement naturel. Elle a grandi avec la crise économique, la précarité de l’emploi, l’urgence climatique, les tensions géopolitiques. Loin de l’anesthésier, ce contexte agit souvent comme un accélérateur de remise en question.
Dans ce cadre, le travail n’est plus un dogme intangible. La répartition du temps de travail, son impact écologique, la gouvernance des entreprises, la distribution des richesses : tout est questionné.
Pourquoi travailler cinq jours sur sept ? Pourquoi ce partage précis entre salariés et dirigeants ? Quelle cohérence entre activité professionnelle et enjeux environnementaux ? Ces interrogations ne traduisent pas un rejet du travail, mais un refus du « on a toujours fait comme ça ».
De nouveaux paradigmes pour la profession vétérinaire
L’ouverture culturelle et le cosmopolitisme propres à la génération Z nourrissent une sensibilité aiguë aux injustices et aux discriminations. La féminisation massive du métier vétérinaire renforce cette vigilance, notamment sur les écarts de rémunération et d’évolution professionnelle.
Au-delà du salaire individuel, c’est la logique globale de répartition de la valeur qui est interrogée : écarts entre associés et salariés, reconnaissance du rôle des ASV, transparence salariale.
La relation à l’animal est elle aussi repensée : bien-être animal, pratiques d’élevage, place du vétérinaire dans la chaîne de production. Autant de sujets qui nourrissent une quête de sens profonde.
Pour ces jeunes praticiens, exercer n’a de valeur que s’ils peuvent adhérer aux principes éthiques de l’entreprise. Ils souhaitent contribuer à un projet qui fait sens, quitte à redéfinir les contours du métier et les contraintes qu’ils acceptent.
Une jeunesse excessive… et nécessaire
Ces nouveaux paradigmes heurtent inévitablement une vision plus traditionnelle de l’entreprise vétérinaire. Ils bousculent des repères construits sur plusieurs décennies. L’assurance (parfois maladroite) de cette jeunesse peut agacer, tout comme sa position de force sur un marché du travail sous tension.
Mais faut-il réellement s’inquiéter que de jeunes vétérinaires veuillent changer le monde ? Si la jeunesse était prudente et raisonnable, elle ne serait plus la jeunesse. C’est précisément dans son excès, sa naïveté et son désir de transformer trop vite ce qui existe qu’elle puise son énergie et sa créativité.
Le rôle des générations en place n’est pas de juger ou de se comparer, mais de comprendre ce regard neuf, d’y opposer d’autres perspectives, de poser un cadre quand cela est nécessaire, et surtout de transmettre.
En acceptant ce dialogue intergénérationnel, la profession vétérinaire peut évoluer sans se renier. Après tout, elle n’a cessé de se réinventer depuis plus de deux siècles. Peut-être est-ce à ce prix que la génération Z cessera de voir le salariat comme une échappatoire… et envisagera à nouveau la pratique vétérinaire comme un espace d’engagement durable.
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