• Il suffit parfois d'une blouse blanche pour installer le malaise. Au cinéma, le professionnel de santé a accès à ce que les autres ne peuvent pas toucher : les tissus, les dents, le sang, les organes, les molécules. Il sait examiner, prélever, anesthésier, disséquer. Son métier repose sur la confiance ; l'horreur commence quand celle-ci se fissure. Le même geste qui soigne peut, sur un écran, devenir un geste de domination.
  • Pour Halloween, cette sélection traverse trois univers familiers : la pharmacie, la médecine vétérinaire et la chirurgie dentaire. Certains personnages exercent véritablement ces professions.
  • D'autres, comme dans Antiviral ou The Substance, appartiennent plutôt à l'imaginaire du médicament et de l'expérimentation. La distinction compte : tout le cinéma médical n'est pas du cinéma sur les pharmaciens.

Vétérinaires : entre anatomie, instinct et animalité

Grave (Julia Ducournau, 2016) : l'école vétérinaire, laboratoire des métamorphoses

Ce film a probablement fait davantage pour la visibilité de l'école vétérinaire dans le cinéma d'horreur récent que n'importe quelle autre fiction. Présenté à la Semaine de la critique à Cannes en 2016, puis sorti en France en mars 2017, Grave suit Justine, 16 ans, brillante élève issue d'une famille de vétérinaires végétariens. Elle rejoint sa sœur aînée dans une école vétérinaire. Lors d'un bizutage, on la contraint à manger de la viande crue. Ce premier écart alimentaire déclenche une transformation qui dépasse de très loin la simple découverte du goût de la viande.

Le choix du cursus vétérinaire est particulièrement fécond : Justine appartient à une famille qui place l'animal, la viande et l'alimentation au cœur de ses règles morales. Le film brouille progressivement les frontières entre l'humain et l'animal, la maîtrise et l'instinct. Pour un étudiant en santé animale, cette fiction peut faire écho aux questions d'identité professionnelle, sans prétendre représenter la réalité des études. Le bizutage y est un ressort dramatique, pas un état des lieux des écoles vétérinaires.

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May (Lucky McKee, 2002) : une employée de clinique vétérinaire rêvait de fabriquer l'être parfait

Moins connu du grand public que Grave, May mérite sa place dans cette sélection. La protagoniste interprétée par Angela Bettis travaille dans un cabinet vétérinaire. Solitaire depuis l'enfance, elle peine à nouer des relations, s'attache à une poupée enfermée derrière une vitre et développe une fascination inquiétante pour certains détails physiques des personnes qu'elle rencontre. Ses déceptions affectives la conduisent vers un projet de plus en plus macabre.

Lucky McKee signe un film indépendant qui tient autant du portrait psychologique que de l'horreur corporelle. Le lieu de travail de May n'explique pas à lui seul sa trajectoire. Il installe néanmoins un cadre où observer, approcher et manipuler des corps fait partie du quotidien. Le contraste entre les soins prodigués aux animaux et l'incapacité de May à établir une relation humaine stable devient saisissant.

Le film est aussi un bon rappel de la place des personnels qui entourent le vétérinaire : l'héroïne n'est pas présentée comme une praticienne diplômée. Elle évolue dans une structure vétérinaire, sans que le récit fasse de ses qualifications le centre de l'intrigue. À voir pour son esthétique artisanale, son héroïne singulière et son traitement dérangeant de la solitude (pas pour un quelconque portrait fidèle de la clinique).

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Maléfices (Henri Decoin, 1962) : un vétérinaire, un guépard et Juliette Gréco

Bien avant Grave, le cinéma français avait déjà placé un vétérinaire au centre d'une histoire d'emprise. Dans Maléfices, François Rauchelle, praticien sur la côte atlantique, est appelé à Noirmoutier pour examiner le guépard d'une femme mystérieuse, Myriam, incarnée par Juliette Gréco. La consultation devient le point de départ d'une liaison, puis d'un engrenage où désir, poison et sortilèges se mêlent.

Henri Decoin fait du vétérinaire un homme de raison confronté à ce qu'il ne parvient plus à interpréter. Le guépard, animal inhabituel pour sa pratique, ouvre littéralement la porte de l'inconnu. Le passage du Gois, qui relie Noirmoutier au continent à marée basse, accentue l'impression de franchir sans cesse une frontière entre deux mondes.

Tiré de l'univers de Boileau-Narcejac, le film n'est pas une œuvre gore. Son inquiétude relève davantage du fantastique psychologique et du thriller sentimental. Pour le public vétérinaire, c'est une curiosité patrimoniale : un praticien devient le protagoniste d'un récit de fascination où ses compétences ne lui donnent aucun avantage sur le surnaturel.

Ce qu'il raconte du métier : la réputation de rationalité du vétérinaire rend sa perte de repères particulièrement spectaculaire.

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L'Horrible Invasion (John « Bud » Cardos, 1977) et Prooi (Dick Maas, 2016) : les vétérinaires qui voient venir la catastrophe

Autre famille de films, autre rôle. Dans L'Horrible Invasion (Kingdom of the Spiders), William Shatner incarne Rack Hansen, vétérinaire d'une petite ville de l'Arizona. Des animaux meurent mystérieusement ; l'enquête le conduit à une menace autrement plus vaste : une invasion de tarentules. À ses côtés, une spécialiste des araignées contribue à l'analyse du phénomène. Le film appartient à la grande tradition des séries B animalières des années 1970, où l'effroi surgit de la multiplication incontrôlable des bêtes.

Près de quarante ans plus tard, Prooi (diffusé aussi sous le titre français Prédateur) déplace cette mécanique au cœur d'Amsterdam. Lizzy, vétérinaire de zoo, examine les traces laissées par la mort violente d'une famille. Elle identifie l'attaque d'un grand félin, mais se heurte d'abord à l'incrédulité des autorités. Le réalisateur néerlandais Dick Maas mêle horreur, action et humour noir.

Pharmacie : celui qui prépare le remède peut aussi fabriquer le poison

Le Pharmacien de garde (Jean Veber, 2003) : l'officine bascule du côté des tueurs en série

Une rareté française, et sans doute le plus parfait contre-emploi de cette sélection. Yan Lazarrec, interprété par Vincent Perez, est un pharmacien engagé dans la défense de l'environnement. Mais derrière cette figure de professionnel respectable, il élabore des poisons destinés à éliminer les personnes qu'il tient pour responsables de différentes pollutions. Un policier joué par Guillaume Depardieu enquête sur ces morts sans soupçonner immédiatement son nouvel ami.

Le film est aussi daté par ses préoccupations écologiques du début des années 2000. C'est ce qui le rend intéressant aujourd'hui : il pousse jusqu'à la folie une idée de pureté (celle du monde comme celle du corps) et montre ce qu'elle devient lorsqu'elle n'admet plus aucune limite morale. La pharmacie n'est pas décrite comme une profession dangereuse : le scénario exploite la confiance et l'autorité associées au métier pour construire sa transgression.

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Antiviral (Brandon Cronenberg, 2012) : quand le corps malade devient un produit de luxe

Il ne s'agit pas ici d'un film sur un pharmacien d'officine. Mais difficile, pour les professionnels de la pharmacie, de rester indifférents à son univers. Présenté à Cannes en 2012 dans la sélection Un certain regard, Antiviral imagine une clinique qui vend à des admirateurs les virus contractés par leurs célébrités favorites. Se faire injecter le même agent pathogène qu'une star est devenu une consommation ostentatoire, presque intime.

Syd March, employé de cet établissement, détourne les échantillons pour un trafic clandestin en les faisant passer dans son propre organisme. Les surfaces blanches et le luxe clinique rendent la fiction plus froide encore. Brandon Cronenberg pousse la marchandisation du vivant à une extrémité absurde : le produit de santé n'est plus évalué pour son bénéfice thérapeutique, mais vendu pour sa charge affective et son prestige social.

La satire parle directement aux métiers du médicament : conservation et circulation de matériel biologique, sécurité des produits, trafic, consentement, information et confusion entre désir et bénéfice sanitaire. Bien sûr, le dispositif imaginé par le cinéaste relève de la science-fiction. Il sert à questionner le moment où la fascination pour un produit supplante l'attention portée au patient.

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The Substance (Coralie Fargeat, 2024) : la promesse de rajeunir jusqu'à se détruire

Avec The Substance, Coralie Fargeat fait du produit miracle le moteur d'une des grandes satires corporelles récentes. Écartée d'une émission de télévision, Elisabeth Sparkle (Demi Moore) découvre une substance qui lui permet de générer une autre version d'elle-même, jeune et conforme aux attentes de l'industrie du spectacle. L'utilisation obéit à des règles strictes ; leur non-respect entraîne une dégradation spectaculaire des corps.

Le prix du scénario obtenu au Festival de Cannes en 2024 rappelle que l'horreur corporelle peut aussi constituer un cinéma d'auteur de premier plan. L'injection, l'emballage, les instructions et la promesse de transformation renvoient à l'esthétique des produits de santé, mais le film ne représente ni un médicament autorisé ni un parcours pharmaceutique réel. Il emprunte des codes au laboratoire pour attaquer les injonctions sociales à la jeunesse et à la perfection.

Pour un lecteur pharmacien, la matière est riche : fascination pour une efficacité immédiate, rapport bénéfice-risque aboli, protocole détourné, exposition à un produit dont on ne connaît ni la composition ni l'origine. En poussant ces mécanismes à l'extrême, Fargeat rappelle combien la promesse commerciale peut s'approprier le vocabulaire du soin.

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Dentistes : le fauteuil, la douleur et la perte de contrôle

Marathon Man (John Schlesinger, 1976) : la scène qui a transformé un soin en supplice

Il ne s'agit pas d'un film d'horreur au sens strict, mais d'un thriller paranoïaque majeur des années 1970. Son antagoniste, Christian Szell (Laurence Olivier), est un ancien dentiste nazi traquant des diamants liés aux crimes du régime. Lorsqu'il fait enlever Babe Levy (Dustin Hoffman), il utilise des instruments dentaires pour le torturer et lui arracher des informations qu'il ne possède même pas.

La puissance de la scène ne repose pas sur la sophistication du supplice. Elle détourne des éléments familiers : un fauteuil, une lumière, des instruments métalliques, une bouche ouverte. Le spectateur reconnaît immédiatement une situation dans laquelle il a l'habitude de se remettre à l'expertise d'un professionnel. Cette fois, il n'y a ni consentement, ni finalité thérapeutique, ni possibilité de mettre fin au geste.

Chez Schlesinger, cette terreur est liée à l'histoire du XXe siècle, au nazisme et à la survie de ses bourreaux. Réduire Szell au cliché du « méchant dentiste » ferait perdre une bonne part de la force politique et historique du film. La scène est pourtant devenue un repère durable dans la manière dont le cinéma mobilise l'angoisse dentaire.

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Le Dentiste (Brian Yuzna, 1996) : l'obsession de la propreté tourne au massacre

Tout commence par un dentiste réputé de Beverly Hills, Alan Feinstone (Corbin Bernsen), qui découvre l'infidélité de son épouse. Son rapport à l'ordre, à l'hygiène et à la perfection s'effondre. Dans son cabinet, il se met à percevoir autour de lui une corruption qu'il veut éradiquer à coups d'instruments dentaires. Les patients deviennent les victimes de sa violence.

Brian Yuzna, figure du cinéma fantastique et gore, construit ici une caricature de l'autorité médicale dévoyée. Le décor propre, lumineux et techniquement équipé contraste avec des gestes insoutenables. L'horreur vient aussi de l'impossibilité pour le patient de parler ou de se défendre une fois installé, bouche ouverte, dans le fauteuil.

Il serait absurde de lire le film comme une observation clinique de la profession. Le Dentiste grossit jusqu'au grotesque les stéréotypes liés à la douleur et à la peur de la consultation. Sa démesure dit toutefois quelque chose d'un imaginaire qui précède le film : celui du cabinet dentaire comme lieu où l'on perd momentanément la maîtrise de son propre corps.

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La Petite Boutique des horreurs (Frank Oz, 1986) : le dentiste sadique devient une rock star

Il fallait un contrepoint moins sombre. Dans cette comédie musicale horrifique adaptée de l'univers du film de Roger Corman (1960), le dentiste Orin Scrivello surgit en blouson de cuir, moto et numéro musical. Steve Martin campe un praticien qui prend un plaisir manifeste à faire souffrir. Son passage à l'écran est une satire explosive, bien davantage qu'un portrait de cabinet.

Le gag repose sur un renversement : les qualités qu'on attend d'un dentiste (délicatesse, écoute, maîtrise de la douleur) sont remplacées par l'arrogance, le narcissisme et la brutalité. La mise en scène transforme une figure d'autorité en personnage de spectacle. Le film joue de la peur collective tout en permettant d'en rire.

Le personnage a des racines anciennes : le film original de Corman comportait déjà un dentiste inquiétant. La version de 1986 lui offre une incarnation pop difficile à oublier. Voilà peut-être la seule œuvre de cette sélection capable de faire fredonner un air de comédie musicale après avoir effrayé les spectateurs avec un soin dentaire.

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Pourquoi le dentiste est-il si souvent le méchant ? Les chiffres derrière le cliché

Le cas de l'odontologie n'est pas seulement une impression de cinéphile. Dans un article publié le 22 septembre 2023 par le British Dental Journal, Callum D. Simpson et Stacey M. Smillie ont étudié 60 films comportant des personnages, scènes ou références liés à la dentisterie.

Leurs résultats sont frappants : 50 % de l'échantillon proposent une représentation négative de la profession, contre 5 % de représentations positives. Dans les scènes de soins cliniques, 57 % des patients apparaissent en détresse ou subissent un préjudice physique. Les chercheurs relèvent aussi des représentations souvent inexactes des gestes professionnels.

Une revue de littérature publiée en 2025 dans Frontiers in Oral Health prolonge cette analyse. Elle rappelle notamment trois grands motifs de l'horreur dentaire étudiés dans la recherche : la violence autour du soin, les dents malades ou abîmées, et les récits hérités de la fée des dents. L'imaginaire populaire fait de la bouche un territoire singulier : intime, visible, vulnérable, mais aussi associé à l'agression et à la morsure.

Des monstres capables de susciter des vocations ? Une hypothèse, pas un fait établi

Reste une question non sans intérêt : peut-on avoir envie de devenir vétérinaire après Grave, pharmacien après Antiviral ou dentiste après Marathon Man ? Sans enquête ni témoignages, il serait hasardeux de l'affirmer. Aucun de ces films ne constitue une campagne de recrutement, et plusieurs donnent des professions une image volontairement monstrueuse.

Mais une vocation ne naît pas toujours d'un modèle héroïque. La fascination pour le corps, l'intérêt pour les mécanismes biologiques, le désir de comprendre ce qui fait peur peuvent aussi orienter une curiosité scientifique. À l'écran, les professionnels de santé occupent souvent une place singulière : ils identifient ce que les autres ne voient pas, connaissent les procédures et agissent lorsque les certitudes ordinaires ne suffisent plus. Dans Prooi ou L'Horrible Invasion, la vétérinaire ou le vétérinaire est même l'un des premiers à nommer le danger.

Le cas de Grave est plus subtil. Justine ne découvre pas sa vocation grâce à l'horreur : elle entre dans une filière déjà inscrite dans son histoire familiale. L'horreur sert à raconter sa métamorphose intime. Dans Wake Wood, les professions de Patrick et Louise soulignent leur connaissance du vivant et leur impuissance devant la perte. Dans Le Pharmacien de garde, c'est l'abus des compétences qui construit le personnage. Quant aux dentistes, ils restent les cibles favorites d'un imaginaire qui associe les soins bucco-dentaires à la douleur, beaucoup plus qu'à leur fonction préventive...

À Halloween, un pharmacien peut donc se transformer en empoisonneur, un vétérinaire en enquêteur d'une apocalypse animale et un dentiste en bourreau. Le lendemain, loin des salles obscures, leurs confrères reprennent le même chemin : celui du soin. Le réel, heureusement, n'obéit pas aux règles des films d'horreur.

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