L'incompétence stratégique, ou l'art de ne pas savoir faire

Faire semblant de ne pas maîtriser une tâche pour qu'une autre personne finisse par s'en charger, c'est le principe de l'incompétence stratégique, également connue sous le terme anglais weaponized incompetence. Popularisée notamment sur les réseaux sociaux à propos de la répartition des tâches domestiques, cette notion trouve aussi un écho dans le monde professionnel.

Un collègue qui ne sait jamais utiliser un logiciel pourtant indispensable à son poste, un autre qui confie systématiquement l'organisation des réunions à la même personne, un responsable qui délègue les tâches ingrates sous prétexte que quelqu'un d'autre les réalisera mieux… Les situations peuvent prendre des formes très diverses.

Derrière l'évitement, la peur de ne pas être à la hauteur

Il existe des situations où la déresponsabilisation est plus délibérée. Certains salariés peuvent chercher à se débarrasser de tâches peu valorisantes pour se concentrer sur celles qui leur apporteront davantage de visibilité professionnelle. « Je vais utiliser les autres autant que possible, voire les plus vulnérables, parce qu'ils ne se plaignent pas », illustre Noémie Le Menn, en se plaçant dans la logique d'une personne qui instrumentalise ses collègues.

Et parfois, l'habitude s'installe sans même avoir été consciemment organisée. « Des fois, ce n'est pas une stratégie. Des fois, c'est un réflexe », rappelle-t-elle, notamment lorsque l'organisation a habitué les salariés à voir les mêmes personnes prendre spontanément en charge les tâches supplémentaires.

Quand la compétence devient un piège

L’incompétence stratégique concerne aussi les collègues qui finissent par prendre en charge les tâches délaissées. Le sentiment d’être utile peut rendre cette répartition difficile à remettre en question.

Noémie Le Menn observe : « On est souvent content d'avoir le sentiment d'être utile à quelqu'un, d’autant plus pour les personnes qui ont un manque d’estime de soi, parce que cela leur donne de la reconnaissance. » Ce besoin de reconnaissance peut rendre le refus particulièrement difficile.

Des tâches invisibles qui retombent davantage sur les femmes

Ces mécanismes ne se distribuent pas nécessairement de manière égale au sein des équipes. Pour Noémie Le Menn, le sexisme ordinaire joue un rôle important dans la répartition informelle de certaines tâches. Il consiste notamment à « attribuer des compétences, des qualités, voire un niveau d'intelligence aux gens selon leur sexe ».

Ces missions relèvent de ce que l'on appelle le glue work, littéralement le « travail qui fait tenir les choses ensemble ». Il désigne l'ensemble des tâches souvent invisibles qui assurent le bon fonctionnement et la cohésion d'une équipe : coordonner les activités, faciliter les échanges, accueillir les nouveaux collaborateurs ou encore organiser les moments collectifs. Indispensables à la vie de l'entreprise, elles sont pourtant rarement reconnues dans les évaluations professionnelles et offrent peu de perspectives d'évolution.

Une réalité qui trouve un écho dans les chiffres. Selon une enquête réalisée en France par Odoxa pour Femmes Chefs d'Entreprises (FCE) en septembre 2025, 77 % des femmes interrogées estiment être davantage sollicitées que les hommes pour des tâches peu valorisées, comme l'organisation, la logistique ou la rédaction de comptes rendus. Elles sont également 75 % à considérer que ces tâches invisibles freinent leur carrière (Odoxa-FCE, 2025). « Ça peut complètement les empêcher de se consacrer à leur job et de mieux performer dans leur job », poursuit la psychologue du travail.

De la frustration à l'épuisement professionnel

À force d'absorber le travail des autres, les conséquences peuvent devenir importantes. La première est une surcharge parfois difficile à identifier : les petites tâches supplémentaires s'accumulent, sans toujours apparaître dans une fiche de poste ou dans les objectifs officiels. Vient ensuite le sentiment d'injustice. Pour les salariés concernés, cette situation peut entraîner de la frustration, de la démotivation et, lorsqu'elle se prolonge, contribuer à l'épuisement professionnel.

Comment sortir de cette mécanique ?

Pour éviter que la situation ne s'envenime, la première étape consiste à identifier précisément ce qui se passe. Noémie Le Menn recommande de ne pas se contenter d'une impression ou d'accuser immédiatement un collègue de manipulation. « Est-ce que c'est une situation qui apparaît de temps en temps ou est-ce que c'est un mode de fonctionnement systématique ? », invite-t-elle à se demander.

Autre question essentielle : « Est-ce que ça tombe toujours sur la même personne ? » La psychologue conseille également de documenter la situation. « Je prends un papier, un crayon et, pendant un mois, je surveille », suggère-t-elle. Noter les tâches supplémentaires, leur fréquence et le temps qu'elles représentent permet de disposer d'éléments concrets pour en discuter avec son responsable.

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