Qu’appelle-t-on exactement le workaholisme ? Est-ce la même chose que l’ergomanie ?
Moi, je parle plutôt de workaholisme. Je me réfère aux travaux de deux chercheurs américains, Janet T. Spence et Ann S. Robbins, qui ont défini ce phénomène et créé un questionnaire permettant de l’évaluer. Le workaholisme repose sur trois dimensions.
D’abord, il y a l’implication dans le travail : la personne travaille beaucoup, parfois énormément, y compris sur son temps libre. Mais travailler beaucoup, en soi, n’est pas forcément un problème.
Ensuite, il y a la tendance compulsive à travailler. On ne pense qu’au travail. Même en dehors du bureau, on reste mentalement absorbé par ses dossiers, ses tâches, ses objectifs. Et puis il y a la troisième dimension, essentielle, la satisfaction au travail. C’est elle qui fait toute la différence. Si quelqu’un travaille beaucoup, pense beaucoup au travail, mais continue à y trouver du plaisir, on peut parler de « workaholique enthousiaste ». Ce n’est pas forcément pathologique.
Le vrai problème commence quand la satisfaction devient faible. La personne continue à travailler énormément, elle n’arrive plus à décrocher, mais elle ne retire plus de plaisir de cet investissement.
C’est là que s’installe la spirale infernale. Comme je ne suis plus satisfait, je travaille encore plus… mais plus je travaille, moins je suis satisfait.
Dans nos travaux sur des cadres français, environ un salarié sur cinq entrait dans ce profil de workaholique non enthousiaste, celui qui est réellement à risque.
Le workaholisme est-il une addiction au sens strict ?
Pour certains, oui. Pour moi, pas totalement. J’ai travaillé dans un laboratoire spécialisé dans les addictions, donc la question s’est posée. Le workaholisme partage certains mécanismes avec l’addiction comportementale, la perte de contrôle, la compulsion, l’impossibilité de s’arrêter. Mais il y a aussi une particularité importante, le travail excessif est socialement valorisé. On admire souvent les gens qui travaillent trop. Ils sont vus comme engagés, performants, indispensables.
C’est ce qui rend le phénomène plus difficile à repérer. Contrairement à d’autres addictions, celle-ci peut être récompensée par des primes, des promotions, de la reconnaissance.
Ce rapport excessif au travail peut-il avoir des conséquences sur l’entourage ?
Bien sûr. Il y a une dimension individuelle, mais aussi une dimension relationnelle. Quelqu’un peut travailler énormément, s’épanouir dans son activité et ne pas se sentir en souffrance. Mais son conjoint ou sa famille, eux, peuvent souffrir de cette situation. J’ai par exemple accompagné un ingénieur qui travaillait beaucoup et qui, personnellement, s’éclatait dans son travail.
Puis un bébé est arrivé dans le couple. Là, le problème s’est posé. Il n’avait pas de temps pour s’occuper de l’enfant. Sa femme aurait voulu qu’il soit davantage présent, mais lui restait centré sur le travail. Donc même si la personne ne se vit pas comme en difficulté, le couple peut l’être.
Quelles sont les causes principales de cette addiction au travail ?
Il y a bien sûr des facteurs individuels, mais il y a surtout des causes organisationnelles. Nous vivons dans une société qui valorise énormément la productivité, la performance, l’excellence. Christophe Dejours, qui est incontournable sur la souffrance au travail, a très bien montré comment la société française a basculé avec l’évaluation individuelle et la mise sous objectif du travail.
À partir du moment où l’on individualise les primes, les promotions, les objectifs, on casse les dynamiques collectives. Dans une équipe, un seul obtient la prime, un seul a la promotion, et tout le monde travaille pour ça.
Ce n’est pas anodin. Il y a aussi cette logique gestionnaire, bureaucratique, avec des managers qui regardent les chiffres mais beaucoup moins les conditions réelles de travail ou la souffrance des salariés. Dans cette idéologie de la performance permanente, certaines personnes finissent par ne plus savoir s’arrêter.
Pourquoi deux personnes dans le même environnement ne réagissent-elles pas de la même façon ?
Parce qu’on ne peut jamais comparer totalement deux personnes. Il y a l’âge, la situation familiale, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, la présence ou non d’enfants… Il y a aussi un rapport au travail qui peut être très générationnel. Ma génération voyait le travail comme essentiel.
Pour beaucoup de femmes, notamment, le travail représentait l’indépendance financière, donc une forme de liberté, comme l’expliquait Simone de Beauvoir. Les jeunes générations ont parfois un rapport différent. Elles acceptent moins certaines contraintes que leurs aînés acceptaient sans discuter. Ce changement existait déjà avant le Covid. Le travail n’a pas la même place pour tout le monde.
Le workaholisme mène-t-il forcément au burn-out ?
Non, pas forcément. Il y a une relation entre les deux, mais pas une relation automatique. Tous les workaholiques ne finissent pas en burn-out. Ce sont surtout les workaholiques non enthousiastes, ceux qui continuent à travailler énormément sans satisfaction, qui sont les premiers candidats à l’épuisement. Ils présentent les scores les plus élevés sur les trois dimensions du burn-out : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation (c’est-à-dire la distance, parfois le cynisme) et la baisse de l’accomplissement personnel.
C’est pour cela que la satisfaction est si importante, elle différencie le gros travailleur passionné du salarié en souffrance.
Quels sont les premiers signaux d’alerte ?
Souvent, cela commence par une perte de plaisir. La personne ne s’éclate plus, elle n’a plus de satisfaction, elle va au travail sans le même entrain. Elle continue à s’investir, mais plus de la même façon. Il peut aussi y avoir cette culpabilité très forte quand on ne travaille pas. Une tâche non terminée envahit tout l’espace psychique et on y pense le soir, le week-end, en vacances. C’est encombrant, envahissant.
Parfois, ce sont les proches ou les collègues qui le remarquent avant la personne elle-même, ils remarquent l’irritabilité, l’absence mentale, les tensions relationnelles… Et puis il y a des signes très concrets comme la boule au ventre le dimanche soir, le lundi matin vécu comme une angoisse, la fatigue chronique. Les gens le sentent. Il y a toujours des signaux.
Les métiers du soin sont-ils davantage exposés ?
Je ne dirais pas forcément davantage, mais différemment. Dans les professions de santé comme kinés, vétérinaires, dentistes ou pharmaciens, on retrouve souvent ce que nous appelons des schémas cognitifs, c’est-à-dire des croyances profondes. Par exemple, il y a le schéma du sacrifice de soi.
Pendant le Covid, on l’a beaucoup vu, des soignants sont allés travailler parfois sans protection suffisante, avec un fort sentiment de devoir moral. Ils ont intégré l’idée qu’ils doivent se sacrifier pour les autres.
Dans l’entreprise, on retrouve davantage d’autres schémas, celui de l’excellence, du perfectionnisme, du besoin d’être toujours le meilleur. Certaines personnes ont toujours été les premières de la classe, dans le meilleur lycée, la meilleure prépa, la meilleure école.
Elles ont intégré l’idée qu’il faut être premier tout le temps. Mais même un sportif de haut niveau ne gagne pas toujours. Être premier toute sa vie, ce n’est pas possible.
Cette volonté d’être toujours le meilleur relève-t-elle du perfectionnisme ?
Oui, bien sûr. Et cela peut devenir très coûteux. Quand on arrive dans un monde du travail qui n’est pas parfait, avec une organisation imparfaite, des managers imparfaits, des contraintes imparfaites, vouloir tout faire parfaitement peut devenir extrêmement épuisant. Le perfectionnisme peut alimenter directement la souffrance.
Comment prévenir le workaholisme ? Et à partir de quand faut-il consulter ?
Notre critère, c’est la souffrance. Quand la personne commence à souffrir, elle devrait consulter. Le problème, c’est que beaucoup vont d’abord serrer les dents. Elles sentent que quelque chose ne va pas, mais elles se disent qu’elles vont tenir, supporter, faire face. C’est ce qu’on appelle la phase de résistance du stress. Puis vient une autre phase : le craquage.
Là, le corps s’effondre. On ne peut plus aller travailler, parfois plus se lever, plus conduire. Quand le ressort casse, la reconstruction est beaucoup plus longue. Il vaut beaucoup mieux s’arrêter avant. Il faut consulter dès les premiers signaux : la peur au ventre, l’angoisse du dimanche soir, l’impression de ne plus pouvoir faire face. Mais cela suppose d’accepter de reconnaître qu’on est vulnérable, ce qui peut-être une chose difficile.
Le fait d’en parler peut-il déjà aider ?
Oui, énormément. Déjà, savoir que cela existe, connaître les mots, c’est important. Il y a aussi la médecine du travail, des psychologues, des formations comme les premiers secours en santé mentale. Les collègues aussi peuvent repérer quelqu’un qui ne va pas bien.
Mais surtout, il faut sortir de cette idée que cela touche les plus faibles. C’est faux. Cela peut toucher tout le monde. Un jour, chacun peut être fragilisé, personne n’est totalement à l’abri. Le workaholisme n’est pas une preuve de force. Et demander de l’aide n’est jamais une faiblesse.

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