Dans des métiers de la santé particulièrement exigeants, physiquement et émotionnellement, les relations amicales au travail répondent-elles à un besoin fondamental d’appartenance, et permettent-elles d’atténuer la pénibilité du travail ?
Élodie Gentina. Oui, clairement. Dans les métiers très exposés émotionnellement, mais aussi physiquement, l’amitié au travail n’est pas un bonus, c’est un vrai support. Elle répond à un besoin d’appartenance sociale, de reconnaissance et de sécurité. D’ailleurs, une étude de l’Ifop en 2023 montre que 82 % des salariés estiment que l’amitié aide à faire oublier la pénibilité du travail, et cela prend encore plus de sens dans les métiers de la santé.
Quand on travaille dans des environnements où la charge mentale est forte, on ne tient pas seulement grâce à l’organisation formelle, aux protocoles ou aux compétences techniques. On tient aussi parce qu’on appartient à un collectif qui nous comprend.
Les journées y sont hachées, les émotions fortes, les urgences fréquentes, la fatigue cumulative. Dans ce contexte, le collègue ami peut devenir une forme de base arrière, quelqu’un avec qui l’on peut débriefer, relativiser, rire aussi, et se sentir moins seul.
Il faut aussi rappeler que la pénibilité ne se limite pas à sa dimension physique, elle est émotionnelle, morale, temporelle. Dans ces métiers, on est confronté à la maladie, à la souffrance, parfois à la détresse des proches. L’amitié agit alors comme un amortisseur. Elle ne supprime pas la fatigue ni les contraintes, mais elle évite qu’elles soient vécues dans l’isolement complet. La résilience n’est jamais seulement individuelle, elle est collective.
On récupère aussi grâce à des micro-séquences relationnelles comme un regard complice, une blague, un collègue qui comprend sans que l’on ait besoin de verbaliser. Aujourd’hui, beaucoup de salariés, et particulièrement les plus jeunes, ne s’engagent plus seulement envers une institution, ils s’engagent envers une équipe, une communauté, une forme de tribu.
Justement, peut-on vraiment parler d’amitié au travail ? Ou faut-il distinguer plusieurs degrés de relation entre collègues ?
Élodie Gentina. Stephen Friedman, enseignant-chercheur en management, propose justement de penser l’amitié au travail comme un continuum. Il distingue plusieurs niveaux, qui vont du collègue apprécié au « meilleur ami » au travail.
Cette typologie est intéressante parce qu’elle montre qu’on ne parle pas toujours de la même chose. Il peut y avoir une relation cordiale et agréable, une forme d’alliance professionnelle, une amitié proche, ou un lien beaucoup plus fort encore, presque comparable à celui d’un ami dans la vie personnelle.
Une bonne entente entre collègues va surtout apporter du confort relationnel, on communique plus facilement, l’ambiance est plus agréable, les tensions sont moins fortes.
Quand le lien devient plus fort, on gagne autre chose, davantage de confiance, d’entraide, de franchise. On peut aussi mieux comprendre les signaux faibles chez l’autre, anticiper ses réactions, se coordonner plus vite, presque implicitement.
C’est d’ailleurs ce que montrent aussi les travaux académiques et les études sur l’amitié au travail, plus le lien est fort, plus la coordination peut devenir fluide, rapide, intuitive. Mais cette intensité relationnelle n’est pas sans contrepartie.
Quand l’amitié est très forte, elle peut aussi faire émerger de la surprotection, des non-dits, une difficulté à recadrer l’autre ou à poser des limites. On n’ose plus toujours dire qu’on n’est pas d’accord, ou rappeler une règle, parce que la relation affective devient plus engageante.
En quoi ces liens peuvent-ils être un facteur de performance au travail ?
Élodie Gentina. L’amitié n’améliore pas la performance parce qu’elle rendrait les gens plus gentils. Elle l’améliore lorsqu’elle alimente la sécurité psychologique. Dans les métiers de la santé, la qualité de la coordination dépend énormément de la qualité de la communication. Or, quand les personnes se sentent en confiance, elles osent davantage dire, demander, signaler, partager.
Cette sécurité psychologique favorise de meilleures dynamiques de communication et, plus largement, un fonctionnement collectif plus efficace. Mais là encore, il faut garder en tête que si le lien devient trop fort, il peut aussi produire des effets négatifs.
Quelles sont, à l’inverse, les limites ou les risques de l’amitié au travail ?
Élodie Gentina. Le premier risque, c’est la pression implicite. Quand on est très proche d’un collègue, il devient plus difficile de dire non, à un échange de planning, à une faveur, à une tâche supplémentaire, à une demande de dernière minute. On peut se surengager, non pas pour l’organisation, mais parce qu’on a peur de décevoir l’ami avec qui l’on travaille.
On contracte une sorte de dette relationnelle envers son collègue. Cela peut produire une loyauté très belle, très forte, mais aussi une forme de pression. La charge ne repose plus seulement sur le cadre de travail, elle se déplace dans la relation. C’est là que l’amitié peut devenir délicate.
Il y a aussi la question des frontières floues et de l’hyperconnexion. Entre groupes WhatsApp, échanges permanents et vie personnelle qui déborde, le lien peut-il devenir envahissant ?
Élodie Gentina. Oui, tout à fait. Ce n’est pas forcément de l’amitié à proprement parler, mais c’est une porosité croissante entre vie professionnelle et vie personnelle. Avec le digital, on est parfois envahi. Les groupes WhatsApp en sont un bon exemple, ils prolongent le travail, les échanges, les sollicitations, parfois sans fin.
Le problème, c’est qu’on n’ose pas toujours s’en retirer, parce qu’on a peur du regard des autres, de passer pour quelqu’un de peu sociable ou de peu investi. Or il y a un moment où il faut aussi pouvoir poser des limites, dire non à certains espaces, préserver une frontière.
Une autre donnée issue de la même étude est frappante, 60 % des salariés estiment que l’amitié permet de faire bloc face au management. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Élodie Gentina. Cela peut traduire un besoin légitime de solidarité, de protection, ou la capacité à exprimer collectivement un désaccord, surtout dans des environnements tendus. Mais il faut faire attention dès qu’un lien d’amitié se transforme en logique de clan, le risque devient réel. On passe alors d’un collectif protecteur à un collectif défensif, parfois fermé.
La cohésion ne sert plus le travail, elle sert une résistance systématique ou un rejet du cadre. Ce n’est pas souhaitable. Faire bloc n’a de sens que si cela reste au service du travail bien fait et de la santé des équipes, pas dans une logique d’opposition permanente.
Les rapports avec la hiérarchie sont-ils, eux aussi, concernés par cette question des bonnes distances ?
Élodie Gentina. Oui, et je pense qu’il faut garder un cadre. Il faut de la politesse, de l’entente, de l’empathie, du respect. Mais il faut aussi rester à sa place. Quand les rôles se brouillent trop, cela peut vite devenir complexe.
Cela vaut entre manager et salarié, mais aussi dans d’autres relations hiérarchiques ou asymétriques. L’amitié n’est pas impossible, mais elle demande encore plus de vigilance, parce qu’elle peut brouiller les repères et rendre certaines situations plus ambiguës.
Pourtant, beaucoup d’organisations encouragent les liens informels via des afterworks ou des moments de team building. Est-ce une bonne chose ?
Élodie Gentina. Les organisations ont intérêt à reconnaître que le travail est aussi un lieu majeur de socialisation. À l’heure du télétravail, de la solitude croissante et des préoccupations autour de la santé mentale, le lien entre collègues est un vrai facteur de santé au travail, de rétention et d’engagement.
C’est particulièrement important pour les jeunes, qui attendent du travail qu’il soit aussi un lieu de relations humaines authentiques.
Mais encourager ne veut pas dire instrumentaliser. Une entreprise ne peut pas décréter l’amitié, ni la fabriquer artificiellement à coups de team building. Elle peut, en revanche, créer des conditions favorables avec des temps informels légitimes, des espaces de rencontre, un management respectueux, une charge soutenable, un droit à la déconnexion.
Il faut favoriser le lien, pas l’obliger. Et surtout, il ne faut pas créer de fausses amitiés qui se révéleraient très superficielles.
Vous dites justement que, pour beaucoup de jeunes, l’entreprise n’est plus seulement un lieu de travail mais un lieu de vie. Qu’est-ce que cela change ?
Élodie Gentina. Cela change beaucoup de choses. Aujourd’hui, l’entreprise est aussi un lieu où l’on cherche à se sentir bien, à créer du lien, à apprendre avec les autres. Les jeunes, notamment, ont besoin d’aller sur leur lieu de travail pour renforcer ces liens.
Contrairement à certaines idées reçues, ils ne demandent pas nécessairement à être tout le temps à distance. Un jour de télétravail par semaine peut suffire, mais ils sont aussi heureux de venir sur site parce que le travail est pour eux un lieu de socialisation.
C’est aussi un espace rare où des générations différentes se rencontrent. Dans la société, on se côtoie peu entre âges éloignés, au travail, un jeune de 20 ans peut collaborer avec quelqu’un de 55 ans. C’est précieux. Cela suppose de travailler l’intergénérationnel, de créer des collectifs, des formes de tutorat, de transmission, de coopération. On n’est pas forcément là dans l’amitié, mais dans une entente, dans l’apprentissage de la relation à l’autre.
Un terme a émergé ces dernières années : la « colleague zone », pour désigner le fait de rester dans un lien cordial mais strictement professionnel. Est-ce le signe d’une difficulté croissante à construire des liens plus profonds ?
Élodie Gentina. Oui, cela dit quelque chose de très actuel. D’un côté, les jeunes valorisent énormément les relations sociales au travail, de l’autre, les formes contemporaines d’organisation rendent parfois ces liens plus difficiles à construire ou à stabiliser. Il y a donc une tension. Dans cette « colleague zone », on reste dans un lien professionnel, fonctionnel, cordial, sans basculer vers une relation plus dense. Mais en parallèle, les jeunes parlent plus facilement de leur vie personnelle, de leur santé mentale, de leurs difficultés.
Ce qui était autrefois tabou l’est beaucoup moins. La frontière entre vie professionnelle et vie personnelle devient plus poreuse. C’est pour cela qu’aujourd’hui le travail n’est plus seulement un lieu où l’on exécute des tâches. C’est aussi un lieu de socialisation, parfois même de construction ou de reconstruction identitaire. Et c’est ce qui rend la question de l’amitié au travail à la fois si riche et si sensible.

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