• Les signes les plus visibles ne sont pas toujours les plus fréquents. Une personne en souffrance psychique peut continuer à travailler, à atteindre ses objectifs et à donner l'impression que tout va bien.
  • Pourtant, la réalité est souvent plus complexe. Certains salariés continuent à atteindre leurs objectifs, à respecter les délais et à porter des projets, alors même qu'ils traversent un épisode dépressif.
  • Les chercheurs se sont intéressés à ce qu'ils appellent la « high-functioning depression », ou dépression à haut niveau de fonctionnement. Si cette appellation ne constitue pas un diagnostic médical reconnu, elle décrit un ensemble de comportements observés chez des personnes qui parviennent à maintenir une vie professionnelle et sociale en apparence normale malgré une souffrance psychologique importante.

Une souffrance qui passe sous les radars

L'image que l'on se fait de la dépression est souvent celle d'une personne incapable de travailler, repliée sur elle-même ou en arrêt maladie sur des périodes plus ou moins longue. Les auteurs rappellent pourtant que cette représentation ne correspond pas à tous les profils.

Chez les personnes concernées, les symptômes dépressifs existent bel et bien : tristesse persistante, fatigue, perte de plaisir, sentiment de vide, faible estime de soi ou encore difficultés de concentration. La différence réside dans leur capacité à masquer ces manifestations et à continuer d'assumer leurs responsabilités.

Au bureau, ces salariés sont souvent décrits comme fiables, consciencieux et très investis. Ils rendent leurs dossiers dans les délais, participent aux réunions et répondent aux sollicitations sans laisser paraître leur état psychique.

Cette capacité d'adaptation peut donner l'impression que tout va bien. En réalité, elle demande un effort considérable d'adaptation qui épuise progressivement les ressources psychologiques de la personne.

Quand la performance devient un masque

L'étude montre que certaines caractéristiques reviennent fréquemment chez les personnes présentant ce profil.

Le perfectionnisme figure parmi les plus répandus. Beaucoup se fixent des exigences particulièrement élevées et éprouvent des difficultés à accepter l'erreur. Le travail devient alors un moyen de conserver une image de compétence, voire de masquer un profond sentiment d'insuffisance.

La peur de décevoir constitue également un moteur puissant. Refuser une mission, demander de l'aide ou reconnaître une baisse de forme peut être vécu comme un échec personnel. Certains préfèrent donc continuer à avancer, quitte à s'épuiser davantage.

Les auteurs évoquent également un recours fréquent à l'hyperactivité. Se maintenir constamment occupé permet d'éviter de se confronter à ses émotions ou à ses pensées négatives. Cette fuite dans l'action peut temporairement donner le sentiment de garder le contrôle, sans traiter l'origine de la souffrance.

Un risque de diagnostic tardif

Parce que les symptômes restent invisibles, ces salariés consultent parfois plus tardivement que d'autres.

La revue souligne que nombre d'entre eux attribuent leur fatigue au stress, à la charge de travail ou à une période difficile. Ils minimisent leurs difficultés ou considèrent qu'elles finiront par disparaître.

Cette absence de reconnaissance peut favoriser une aggravation progressive de la situation. Lorsque la personne finit par demander de l'aide, la dépression est parfois installée depuis plusieurs mois, voire plusieurs années.

Une réalité qui interroge les entreprises

Pour un employeur, cette forme de dépression est probablement l'une des plus difficiles à repérer. Les indicateurs habituellement utilisés pour détecter une fragilité ne sont pas présents. Le salarié est ponctuel, ses résultats sont satisfaisants, il participe aux réunions et accepte volontiers de nouvelles missions.

Cette apparente normalité peut conduire les managers à passer à côté de signaux pourtant révélateurs. Une irritabilité inhabituelle, un besoin permanent de perfection, des horaires qui s'allongent, une incapacité à décrocher ou encore une fatigue chronique peuvent constituer des indices. Pris séparément, ils semblent anodins. Ensemble, ils peuvent traduire un mal-être plus profond.

La revue publiée dans Cureus rappelle également que ces personnes développent souvent des stratégies de compensation particulièrement efficaces. Elles préparent davantage leurs dossiers, relisent plusieurs fois leur travail, cachent leurs difficultés émotionnelles et évitent de montrer la moindre vulnérabilité. Cette maîtrise de leur image complique le repérage.

Une souffrance qui dépasse les cas individuels

Les observations de cette étude trouvent un écho dans les données françaises sur la santé mentale.

L'Assurance maladie rappelle que près d'une personne sur cinq en France est concernée chaque année par une maladie mentale ou un trouble psychique, soit environ 13 millions de personnes. Les pouvoirs publics ont d'ailleurs fait de la santé mentale la Grande Cause nationale 2025 afin de favoriser une prise en charge plus précoce et de lutter contre la stigmatisation.

Le monde professionnel n'est pas épargné. Selon les chiffres repris par le ministère du Travail, un salarié sur quatre estime être en mauvaise santé mentale. Cette dégradation ne touche pas uniquement les personnes en arrêt de travail. Beaucoup poursuivent leur activité malgré des symptômes parfois importants.

Les spécialistes parlent parfois de « présentéisme » : le salarié est physiquement présent mais mobilise une partie importante de son énergie pour masquer sa souffrance. Cette situation peut durer plusieurs mois avant qu'un épuisement, un arrêt maladie ou une dépression plus sévère ne survienne.

Les managers ont un rôle d'observation plus que de diagnostic

Les auteurs de la revue insistent sur un point : il ne revient pas aux managers de poser un diagnostic médical.

En revanche, ils peuvent favoriser un climat dans lequel les difficultés psychologiques peuvent être évoquées sans peur du jugement. Des entretiens réguliers, centrés sur la charge de travail autant que sur le ressenti du collaborateur, permettent parfois de détecter une fatigue installée avant qu'elle ne se transforme en arrêt prolongé.

Les entreprises ont également intérêt à former les encadrants aux premiers signes de détresse psychique. L'objectif n'est pas de médicaliser les relations de travail, mais de savoir orienter un salarié vers les bons interlocuteurs lorsque cela devient nécessaire.

La performance ne protège pas de la dépression

La principale leçon de cette revue scientifique est peut-être celle-ci : la réussite professionnelle n'immunise pas contre les troubles dépressifs.

Le collaborateur considéré comme le plus fiable de l'équipe peut aussi être celui qui dépense le plus d'énergie à masquer son épuisement. Les résultats obtenus ne racontent qu'une partie de l'histoire.

Pour les entreprises, la prévention ne consiste donc pas uniquement à réagir lorsqu'un salarié s'effondre. Elle passe aussi par une attention portée aux personnes qui semblent toujours aller bien, toujours répondre présentes et toujours accepter davantage de responsabilités.

La santé mentale ne se lit pas dans un tableau de bord de performance. Elle s'observe aussi dans la qualité des échanges, la possibilité d'exprimer ses difficultés et la capacité de l'organisation à considérer qu'un collaborateur performant reste, avant tout, une personne.

Source principale : Joseph, J. F., Tural, U., Joseph, N. D., Mendoza, T. E., Patel, E., Reifer, R., & Deregnaucourt, M. (2025). Understanding High-Functioning Depression in Adults, 17(2)

https://www.cureus.com/articles/322152-understanding-high-functioning-depression-in-adults#!/

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