Depuis quand existe la Maison souffrance et travail 78 et comment fonctionne-t-elle ?
L’association a été créée en 2013. Elle est installée dans les Yvelines et repose sur une équipe pluridisciplinaire composée de huit psychologues et d’une juriste, que nous appelons plutôt consultante RH. Ce choix de vocabulaire est important, parce que nous sommes au croisement de plusieurs mondes : la clinique, le travail, et le droit. Nous ne sommes pas un cabinet classique.
Nous sommes une structure qui prend en charge l’ensemble des problématiques liées à la souffrance au travail, de A à Z. Cela inclut l’accompagnement psychologique bien sûr, mais aussi tout ce qui relève des conflits professionnels, des questions de prévoyance, de droits sociaux, de recalcul de soldes de tout compte, ou encore des situations complexes avec l’employeur.
Nous proposons également des bilans de compétences dans des contextes de reconversion contrainte, souvent après des situations de crise. Et nous accompagnons les patients jusqu’à leur reconstruction, parfois sur plusieurs années.
Vous incluez aussi les familles dans la prise en charge. Pourquoi est-ce essentiel ?
Parce que la souffrance au travail ne s’arrête jamais à la personne seule. Elle déborde dans la sphère privée, elle s’infiltre dans la vie familiale. C’est pour cela que je dis que ça fait une tâche humide. Quand quelqu’un est en détresse professionnelle, cela impacte le couple, les enfants, l’équilibre global du foyer.
Il peut y avoir des tensions, des incompréhensions, parfois des ruptures.Nous proposons donc, quand c’est nécessaire, un accompagnement des familles. Cela permet de contenir les effets collatéraux et d’éviter que la souffrance ne se propage ou n’explose à un autre endroit.
Comment est née cette structure ?
À l’origine, je voulais créer ce type de dispositif à l’hôpital. Mais très vite, je me suis heurtée à des logiques politiques et organisationnelles qui rendaient ce projet impossible. Ce n’était pas une question de moyens uniquement, mais de vision. J’ai donc décidé de quitter le secteur hospitalier.
Et c’est un patient qui m’a orientée vers cette maison. Le lieu existait, mais il n’y avait aucune activité de soin. J’ai commencé par le louer, puis je l’ai racheté pour sécuriser le projet et éviter qu’il ne disparaisse. C’était aussi une manière de protéger un modèle indépendant, sans dépendance institutionnelle.
Pourquoi avoir choisi de vous consacrer spécifiquement à la souffrance au travail ?
Parce qu’à l’époque, personne ne le faisait réellement. C’était un sujet invisible, voire tabou. Je voulais que cette question émerge, qu’on arrête de la minimiser. La souffrance au travail est dangereuse. Elle peut mener à des effondrements psychiques, à des ruptures de vie, parfois à des drames. Mon objectif n’a jamais été de détenir une vérité ou un monopole, mais de participer à une prise de conscience collective. Et surtout, de développer des compétences réelles pour accompagner ces situations.
Comment se déroule concrètement la prise en charge ?
Tout commence par une approche clinique rigoureuse, avec une écoute active, bienveillante, sans jugement. Nous nous appuyons notamment sur la psychodynamique du travail, qui permet de comprendre les mécanismes en jeu entre le sujet et son environnement professionnel. Ensuite, selon la gravité des situations, nous pouvons orienter vers une hospitalisation, un suivi psychiatrique, une mise sous traitement.
Dans certains cas, des outils comme l’hypnose peuvent être mobilisés, notamment lorsqu’il y a des traumatismes importants.Mais surtout, nous travaillons sur la globalité de la situation qui va du contexte professionnel, à la trajectoire de vie, en passant par les ressources du patient et ses capacités à se reconstruire.
Quand on parle de souffrance au travail, on entend souvent le mot burn-out. Est-ce la principale souffrance des travailleurs que vous prenez en charge ?
Le burn-out est un terme un peu fourre-tout, qui ne permet pas toujours de comprendre la réalité clinique. Je préfère parler de syndrome anxio-dépressif réactionnel, avec des niveaux de gravité variables. Cela permet d’inscrire la souffrance dans un cadre plus précis, et surtout de mieux orienter la prise en charge.
Dans tous les cas de figure, il y a une étape essentielle qui consiste à couper le lien avec l’entreprise, le plus tôt possible. Il faut exfiltrer la personne, mettre en place un arrêt de travail. Tant que le lien est maintenu, il est très difficile de se reconstruire.
Les patients identifient-ils facilement le travail comme cause de leur mal-être ?
Non, et c’est même souvent l’inverse. Beaucoup de patients arrivent en pensant que le problème vient d’eux. Ils culpabilisent, ils doutent. Notre rôle est justement de les aider à comprendre que la situation qu’ils vivent n’est pas normale. Que ce n’est pas eux le problème.
Ce sont souvent des personnes très investies, très engagées, qui ne savent pas poser de limites. Le travail occupe une place centrale dans leur vie. C’est pour cela que pour la souffrance au travail, je parle de maladie des courageux. Le travail thérapeutique consiste alors à reconstruire ces limites, à redéfinir la place du travail, et à distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas.
Les métiers du soin sont-ils particulièrement concernés ?
Ils l’ont été très tôt, et ils le restent encore aujourd’hui, même si, désormais, tous les secteurs sont touchés. Mais dans les métiers du soin, il y a une combinaison de facteurs qui rend la situation particulièrement sensible. D’abord, il y a des éléments très concrets : le manque de personnel, la surcharge de travail, les amplitudes horaires importantes, les responsabilités lourdes.
Que l’on parle d’un kinésithérapeute en libéral qui enchaîne les patients toute la journée, d’un vétérinaire confronté à des situations émotionnellement difficiles, d’un pharmacien sous pression réglementaire constante ou d’un dentiste avec une exigence technique et relationnelle élevée, tous sont exposés à une forme d’intensité du travail. Mais au-delà de ces contraintes, il y a quelque chose de plus profond : une transformation du sens même du soin.
Historiquement, le soin s’inscrivait dans une logique vocationnelle, presque humaniste. On prenait le temps, on accompagnait, on était dans une relation. Progressivement, avec l’introduction de logiques de rentabilité comme la tarification à l’activité dans le secteur hospitalier, on a basculé vers une approche beaucoup plus quantitative. Il faut aller vite, produire, optimiser. Cela crée une tension très forte chez les soignants.
Parce que leur identité professionnelle est construite sur l’idée de bien faire, de prendre soin, d’être utile. Et quand les conditions de travail les empêchent de faire ce qu’ils estiment être du bon travail, il y a une souffrance éthique qui apparaît.
C’est extrêmement violent intérieurement. À cela s’ajoute une culture très spécifique aux métiers du soin, celle du don de soi. Beaucoup de professionnels ont intégré, parfois dès leur formation, qu’il fallait s’engager pleinement, parfois au détriment de soi-même. Poser des limites peut être perçu comme un manque d’implication, voire comme une faute morale. On retrouve alors ce que j’évoquais tout à l’heure, des personnes très investies, très consciencieuses, qui ne comptent pas leurs heures, qui veulent bien faire et qui, justement pour cette raison, s’épuisent.
Enfin, ce que je constate, c’est que beaucoup de soignants mettent du temps à demander de l’aide. Parce qu’ils sont justement dans une posture de ceux qui aident les autres. Reconnaître qu’ils vont mal peut être difficile, voire inconcevable pour certains. C’est pour cela qu’il est essentiel, dans ces professions, de développer une culture de la prévention, de la parole, et surtout de rappeler une chose simple : on ne peut pas prendre soin des autres si on ne prend pas soin de soi.
Quelles sont les principales causes que vous observez aujourd’hui ?
Il y a bien sûr des problématiques organisationnelles. Mais ce qui me frappe le plus, c’est la maltraitance entre individus. Il y a une dégradation des relations humaines, un manque de respect, des humiliations, des placardisations. Et aussi une montée très nette du racisme. On voit des situations extrêmement violentes, parfois banalisées. C’est cela qui est le plus inquiétant aujourd’hui.
Des cliniques spécialisées sur les psychopathologies du travail émergent. Est-ce une bonne chose ou le signe que la situation s’aggrave selon vous ?
Oui, clairement, la situation s’aggrave. Le nombre de consultations a explosé chez nous : nous sommes passés de quelques centaines à environ 8000 par an. Et surtout, la gravité des cas augmente. Les personnes arrivent dans des états de plus en plus dégradés. Nous recrutons en permanence, mais cela ne suffit pas à absorber la demande.
Concernant ces cliniques, je ne sais pas vraiment, parce que je ne les fréquente pas, je ne les vois pas. En revanche, ce que je peux dire, c’est que c’est un marché. Je ne suis pas dupe de ça. Je constate aussi que la psychiatrie, aujourd’hui, ne répond pas toujours de manière adaptée à ces situations spécifiques de souffrance au travail.
Mais c’est très compliqué à mettre en place. Et surtout, nous n’avons aucun soutien de l’État, aucune subvention. C’est un point central, on voit émerger des initiatives, mais sans véritable accompagnement institutionnel.
Quel regard portez-vous sur la réponse des institutions ?
Elle est insuffisante. On parle beaucoup de risques psychosociaux, mais on ne traite pas réellement les causes. On stigmatise les arrêts maladie, on parle d’abus, alors qu’on ne se demande pas pourquoi les gens sont en arrêt. C’est une inversion du problème. Et pendant ce temps, les salariés continuent de payer le prix, y compris sur leur retraite, leur santé, leur vie personnelle.
Mais il ne faut pas perdre de vue une chose essentielle, le travail n’est pas, en soi, pathogène. Le travail peut aussi être un lieu de construction, d’épanouissement, de plaisir. On peut y trouver de la satisfaction, du sens, parfois même une forme de joie. Se sentir utile, reconnu, progresser, partager avec des collègues, tout cela participe à l’équilibre psychique.
Aujourd’hui, ce qui est préoccupant, c’est que les conditions dans lesquelles on exerce tendent à fragiliser cette dimension positive. Quand le respect disparaît, quand les contraintes écrasent le sens, quand les relations se dégradent, alors le travail bascule du côté de la souffrance. L’enjeu n’est donc pas d’opposer souffrance et plaisir, mais de recréer les conditions pour que le travail reste un espace vivable, et même, si possible, un espace dans lequel on peut se sentir bien.

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