• Une affiche peut donner le courage de parler. Encore faut-il que quelqu’un soit prêt à écouter. En relayant la campagne nationale contre la soumission chimique, les pharmacies rendent visibles des violences que les victimes elles-mêmes peuvent avoir du mal à identifier. Elles peuvent aussi devenir le lieu d’une première demande d’aide.
  • Le 8 octobre 2026, l’Ordre national des pharmaciens a présenté cette campagne, lancée par le ministère chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes aux côtés de l’association #MendorsPas. Le Cespharm propose aux professionnels une affiche, un flyer, une vidéo et un document d’information pour répondre aux questions du public.
  • Ces outils invitent à réfléchir au fonctionnement de l’officine. Qui reçoit une personne qui demande à parler ? Comment lui permettre de s’exprimer sans être entendue des autres patients ? Que répondre lorsqu’elle hésite, doute de ses souvenirs ou ne souhaite pas porter plainte ? Ces questions concernent les compétences des pharmaciens, mais aussi l’organisation de toute l’équipe.

Sortir de l’image du verre drogué en soirée

L’affaire de Mazan a également déplacé le regard sur les circonstances de ces violences. La soumission chimique ne se limite pas à une substance versée par un inconnu dans un verre, en milieu festif.

Dans un entretien accordé à VIDAL en avril 2025, Leila Chaouachi, pharmacienne et fondatrice du Centre de référence sur les agressions facilitées par les substances (CRAFS), rappelle que les médicaments arrivent en tête des substances retrouvées dans l’enquête nationale. Elle insiste également sur la diversité des âges et des profils des victimes, ainsi que sur la place des agresseurs connus de celles-ci.

Pour une officine, cette connaissance compte. Une sensibilisation centrée uniquement sur les sorties nocturnes laisserait de côté des violences commises dans le couple, la famille ou d’autres relations de confiance. Elle pourrait aussi empêcher certaines personnes de se reconnaître dans les messages diffusés.

Savoir accueillir une personne qui doute

Une personne peut pousser la porte de la pharmacie sans employer les mots « soumission chimique ». Elle peut demander si un médicament provoque des pertes de mémoire, évoquer un épisode qu’elle ne comprend pas ou chercher à savoir s’il est encore possible de faire des analyses.

L’échange demande alors de laisser de la place à l’incertitude. Exiger un récit précis, demander pourquoi elle n’a pas réagi plus tôt ou chercher immédiatement à vérifier la cohérence de chaque détail peut fermer la conversation.

À l’inverse, une question ouverte permet de partir de sa demande :

  • Qu’est-ce qui l’inquiète ?
  • De quelle aide a-t-elle besoin maintenant ?
  • Souhaite-t-elle poursuivre l’échange dans un espace plus confidentiel ?

Prendre une parole au sérieux n’oblige pas à confirmer ce que l’on ne peut pas établir. Le professionnel peut reconnaître l’inquiétude exprimée, expliquer les limites de ce qu’il peut déterminer au comptoir et proposer un relais médical.

La connaissance des médicaments ne suffit pas

Les pharmaciens disposent de connaissances sur les substances, leurs effets et leurs interactions. Recevoir une confidence sur des violences mobilise d’autres compétences : poser une question sans suggérer la réponse, laisser un silence, accueillir une émotion ou expliquer une orientation sans brusquer la personne.

Dans son entretien à VIDAL, Leila Chaouachi décrit justement la nécessité de rapprocher les connaissances sur les substances et celles sur les violences. Elle souligne aussi que les professionnels sensibilisés auront encore besoin d’un appui spécialisé lorsqu’ils rencontreront ces situations.

Cette préparation peut prendre une forme concrète au sein de l’officine. Une discussion d’équipe à partir d’une situation fictive permet de repérer les hésitations : que dire à une personne qui ne se souvient pas ? Comment réagir si elle est accompagnée ? Comment proposer de parler au pharmacien sans lui faire répéter son histoire devant plusieurs interlocuteurs ?

Le CRAFS présente des ressources professionnelles et des formations, notamment sur la soumission chimique dans les violences intrafamiliales. Elles peuvent servir de point de départ pour identifier ce que l’équipe maîtrise et ce qu’elle doit encore travailler.

Une affiche engage toute l’équipe

Une personne choisira peut-être de s’adresser à la préparatrice qu’elle connaît depuis plusieurs années, à un étudiant disponible au comptoir ou à un pharmacien remplaçant. La préparation ne peut donc reposer sur le seul titulaire.

Chacun doit pouvoir engager l’accueil, connaître ses limites et solliciter le bon interlocuteur. Cela suppose aussi de rendre les informations accessibles aux nouvelles recrues et aux personnes présentes ponctuellement.

L’organisation matérielle mérite la même attention :

  • Un local de confidentialité existe peut-être, mais est-il disponible ?
  • Qui poursuit le service pendant l’échange ?
  • Comment éviter qu’une conversation commencée discrètement ne devienne audible dans la file d’attente ?

Une fiche interne courte peut rassembler les coordonnées utiles, les ressources de référence et les modalités de relais. Il s’agit d’éviter qu’au moment où une personne trouve les mots pour parler, l’équipe doive improviser entièrement sa réponse.

Orienter rapidement, sans promettre un résultat

Lorsqu’une suspicion porte sur des faits récents, la rapidité de l’orientation compte. Le CRAFS rappelle que certaines substances sont éliminées en quelques heures ou quelques jours et qu’une évaluation médicale peut également répondre à d’autres besoins liés aux violences subies. Une personne ne doit donc pas attendre d’être certaine des faits pour solliciter un avis médical.

Le pharmacien doit cependant éviter les promesses : il ne peut garantir qu’une analyse retrouvera une substance, ni qu’elle permettra à elle seule de reconstituer ce qui s’est passé. Le prélèvement, son calendrier et l’interprétation des résultats relèvent d’un parcours spécialisé.

Une expérimentation facilite désormais l’accès à ces analyses dans les Hauts-de-France, les Pays de la Loire et en Île-de-France. Le dispositif décrit par le Cespharm permet une prise en charge par l’Assurance maladie, sur prescription médicale, sans dépôt de plainte préalable. Les prélèvements sont réalisés dans un laboratoire de biologie médicale de proximité, puis analysés dans un laboratoire spécialisé ; les résultats sont communiqués à la personne par le médecin prescripteur lors d’une consultation dédiée.

Ce parcours ne crée pas de dépistage à l’officine. Il donne aux pharmaciens une raison supplémentaire de connaître les relais disponibles autour d’eux et les conditions d’accès au dispositif.

Préserver sa place dans le collectif

Dans une petite officine, les liens quotidiens peuvent faciliter la confidence. Ils peuvent aussi faire craindre que l’information circule rapidement ou modifie durablement les relations de travail.

La première attention consiste à demander ce que la personne attend de cet échange :

  • Souhaite-t-elle simplement être écoutée ?
  • A-t-elle besoin d’un contact, d’aide pour prendre rendez-vous ou d’un moment à l’écart pour téléphoner ?
  • Veut-elle discuter d’une difficulté à poursuivre sa journée de travail ?

Proposer de l’aide ne donne pas accès à toute son histoire. Il faut éviter les demandes de détails intimes sans utilité pour l’accompagnement, les discussions informelles entre collègues et les initiatives prises à sa place.

Donner une suite au message affiché

Sensibiliser, c’est rendre une demande d’aide possible. Pour l’officine, la suite se prépare : travailler l’écoute, identifier les relais, prévoir la confidentialité et permettre à chaque membre de l’équipe de savoir comment réagir.

Avant de poser l’affiche, une question peut ainsi être discutée en équipe : si une personne demande à parler demain, saurons-nous lui consacrer un espace, une écoute et une orientation ?

Envie d'approfondir ?

Découvrez plus d'articles sur Le Moniteur des pharmacies

C'est par ici